Si vous posez la question : « qu’est-ce que le 7 juin 2009 ? », je suppose qu’un certain nombre de gens (pas tout le monde, malheureusement...) sera capable de répondre.
Mais qui sait ce qu’est le 4 juin 2009 ? Dois-je craindre un grand silence dans l’assemblée ?
Depuis maintenant 2 jours au moins, la quasi totalité des réseaux sociaux est inaccessible en Chine. Car le gouvernement chinois a peur. Et le silence de la communauté occidentale est proprement assourdissant.
Cela fait maintenant 20 ans, très exactement. 20 ans que le Parti communiste chinois s’évertue à faire du massacre de la Place Tien-An-Men un non-événement, à l’image de ces « non-êtres » qui peuplent de proche en proche le roman « 1984 » de Georges Orwell. Et cela fait 20 ans que la blessure est toujours à vif, toujours aussi purulente et ne montre aucun espoir de guérison. N’a-t-on pas à l’identique strictement défendu toute évocation du tremblement de terre du Sichuan ?
Heureusement, il y a eu, il y a et il y aura toujours des voix pour clamer cette souffrance, et infiniment mieux que ce que je ne le ferai moi-même, avec mes misérables moyens de spectateur lointain...
C’est que la complaisance un brin paternaliste des Occidentaux à l’égard de l’État chinois finit par être écœurante. Comme par enchantement, il a suffit que le gouvernement chinois de Deng Xiao Ping se résolve à expérimenter l’économie de marché pour que tous les vices du communisme chinois se volatilisent soudainement.
Mais ce qui me laisse davantage perplexe, c’est ce vieux réflexe colonial qui a si longtemps conduit l’Européen moyen à n’avoir pour toute image des Asiatiques qu’une assemblée uniforme de petits robots souriants, travailleurs forcenés et totalement dépourvus d’âme, de désirs et de visages.
Et de quel droit ? Du temps de Mao Tzedong, chaque annonce de réorientation politique était assortie d’une vague de suicides, ultime protestation de ceux qui n’ont plus même de voix pour parler. Et que n’a-t-on vu de Chinois se lever en solitaires contre l’oppression, avec pour toute arme leurs seules mains et un peu d’encre ?
Je ne suis jamais allé en Chine, je l’avoue. Ce n’est du reste pas faute d’en avoir envie. Mais j’ai finalement trouvé un autre moyen pour faire le voyage : la littérature. Car c’est grâce à leurs livres que je peux sentir vivre les hommes.
C’est grâce à cette abondante littérature que je peux enfin entendre cette immense clameur d’un peuple qui en a assez du carcan de la famille, du clan et surtout du fardeau insupportable du Parti. C’est à travers ces livres que je peux enfin toucher du doigt une réalité dont je n’ai jamais douté : celle de femmes et d’hommes qui ne demandent rien de plus que de pouvoir marcher et respirer sans contrainte, de vivre en individus libres.
Libres de dire, de penser, de crier, de rire, d’aimer, de ne pas avoir de soucis, d’avoir des enfants et de les voir plus d’une fois par an, libres de s’installer ou bon leur semble... Et moi, moi j’ai donc accès à tout cela sans même en avoir conscience ?
Comme une goutte d’eau dans l’océan, je désire joindre ma voix à celle de tous ceux qui ont voulu et continuent à vouloir la dignité et la liberté pour ce cinquième de l’humanité. Je désire penser à ceux qui ont été assassinés ce 4 juin 1989. Je désire que leur courage et leur exaltation ne fussent pas vaines.
Comme une goutte d’eau dans l’océan, je veux aider à mettre fin à l’injustice, et peu m’importe de savoir qu’elle frappe mon voisin de palier ou une femme qui vit à des milliers de kilomètres de chez moi. Je crois que c’est cela, être socialiste.
J’invite chacun à lire un roman magistral sur le massacre de la place Tien-An-Men de 1989. Il s’agit de « Beijing Coma », écrit par Ma Jiang. S’il est parfois long et lourd, il n’en reste pas moins un récit saisissant de vérité qui prend toutes les allures d’un témoignage. Ma Jiang ne vivait plus en Chine depuis quelques années au moment des faits, mais cela ne diminue en rien son mérite lorsqu’on sait le sort que le maoïsme a réservé aux écrivains chinois.
Je suggère aussi de jeter un coup d’œil sur un étonnant album photo : http://www.mediapart.fr/club/edition/mediavu/article/030609/mediavu-un-autre-regard-sur-tienanmen
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