Au lycée Genevoix de Montrouge s’est construit peu à peu, depuis fin novembre, un mouvement auquel j’ai eu la chance de prendre part, comme d’autres collègues professeurs, des élèves et des parents d’élèves. Ce mouvement n’a pas manqué de défrayer la curiosité publique, sans doute en raison de l’engagement dévoué de ceux qui l’ont construit et conduit au jour le jour. Des parents d’élèves de collège et de lycée, leurs représentants, des élèves et leurs délégués sont venus, toujours plus nombreux, nous rejoindre et nous soutenir. A nos réunions d’information et de concertation étaient aussi présents des professeurs des écoles, d’anciens lycéens que les impératifs de la vie universitaire et professionnelle n’ont pas dissuadés de venir prendre de nos nouvelles. Nous avons été photographiés, interviewés, filmés par des journalistes de radio, de presse écrite et de télévision ; épiés, sermonnés, rappelés à l’ordre par la direction administrative de notre établissement, -comme il se doit. Il nous a fallu improviser. Il nous a fallu éclairer, chemin faisant, la voie que nous voulions tracer.
Pourquoi sommes-nous là, à veiller jusqu’à minuit, à occuper la salle des professeurs, à y dormir, à débattre, à nous morfondre aussi, à déblatérer, puis à mettre en ordre nos idées et nos discours ? Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Quel est le sens de notre démarche ? Telles sont les questions que nous n’avons cessé de nous poser. A ceux qui nous ont gentiment observés, à d’autres qui ont trouvé, une fois de plus, l’occasion d’entretenir leur humeur sceptique, il a semblé de l’extérieur que notre remue-ménage hivernal était « comme toujours » actionné à distance, par des gens qui auraient fait passer des mots d’ordre d’occupation. Pour nous autres qui le vivions de l’intérieur et le portions par devers nous, il nous a fallu juste reprendre confiance en ce que nous faisions. Je serai sans doute taxé de naïveté, par les ronchonneurs, par les rouspéteurs qui sont aussi parfois des amis chers à qui je tiens, mais j’ose affirmer que notre mouvement n’a pas fait l’économie du doute. Nous avons douté, mais nous avons su nous regarder en face. Ce doute salvateur qui exige de chacun de rester sur la bonne longueur d’onde, de tenir compte d’autrui, de ne pas surenchérir, bref de ne pas troubler la justesse de la cause commune par la véhémence du pathos, c’est ce qui a fait paradoxalement que nous avons tenu bon en dépit de l’issue incertaine de notre mouvement.
Nous marchions sur des oeufs. Nous n’avions pas de certitude dogmatique. Nous ne pouvions puiser la légitimité que dans notre action et dans notre manière de la conduire, au fur et à mesure. Et encore, le premier balbutiement du mot d’ordre d’occupation n’avait pas sitôt frôlé les oreilles indiscrètes, que nous étions sommés déjà de combler un déficit de légitimité. On nous a reproché, je dis bien reproché, de « partir trop tôt ». On nous a soupçonnés de nourrir des rancoeurs politiques, de vouloir fomenter le trouble en plein fief sarkozyste. Une journaliste du Parisien 92 qui menait au téléphone son enquête de routine sur « les mobiles » du mouvement d’occupation, soucieuse de sonder nos arrière-pensées, n’a rien trouvé de mieux que de me demander : « Pourquoi Montrouge ? » Et quand il fallut dépêcher auprès du proviseur une délégation de professeurs qui ne pût être soupçonnable de gauchisme ultra, afin d’obtenir l’autorisation de disposer d’une simple salle de réunion, quelle ne fut pas notre surprise d’entendre que nous avions « l’esprit partisan ». Fin de non recevoir.
C’est ainsi ! Dans la France d’aujourd’hui, il faut sans doute compter, désormais plus que jamais, avec la pesanteur de l’opinion. Il faut accepter d’affronter le discrédit frappant ceux qui commettent l’impudeur de parler. De parler ensemble, qui plus est ! Dans un pays qui se targue de promouvoir à travers ses institutions, son droit, son administration, les procédures démocratiques de validation, n’est-il pas étonnant que la moindre action collective qui sorte des sentiers battus, soit coupable de lèse-majesté ? Gardons-nous de bouder notre propre étonnement. Demandons-nous plutôt ce que signifie cette culpabilité intériorisée par chacun et dont la conséquence n’est rien moins qu’un désaveu massif du politique par tous.
Pourquoi l’inhibition est-elle devenue la façon naturelle de respirer l’air politiquement correct de ce pays ? Pourquoi acceptons-nous d’abdiquer le plus souvent le pouvoir politique qui nous appartient de droit ? A ces questions, je voudrais, au risque de verser dans une forme déguisée de réponse, ajouter cette autre qui les sous-tend toutes : pourquoi avons-nous intériorisé le mythe du pouvoir personnel du Président, mythe fondateur, certes, mais rien que mythe ? Dans une mesure non négligeable, la forme d’abstention que nous avons rencontrée chez des collègues, des parents ou de simples passants que nous interpellions lors de nos tractages, reposait en dernier lieu sur l’adhésion imaginaire à ce mythe. Les gens craignaient un entêtement du pouvoir exécutif. Ils pensaient que le ministre serait prêt à mener, coûte que coûte, le projet de réforme à son terme. On redoutait le syndrome grec ! On redoutait un emballement insurrectionnel.
Dans le projet de réforme gouvernementale de « lycée à la carte » nous avons cru reconnaître une privatisation en germe de la question de l’éducation. Non seulement parce que des officines privées seraient chargées du supplément d’âme qu’il convient de conférer à l’enseignement, mais surtout parce que, désormais, il reviendrait à chaque famille, d’élaborer pour son compte, un plan de réussite à l’école pour ses enfants. Nous avons tenté de créer un espace public de discussion qui accomplisse un travail d’information et de concertation sur la base des rares textes dont nous pouvions disposer. Nous avons voulu que l’éducation redevînt un enjeu politique digne de ce nom. Nous n’avons pas voulu que l’idéal d’éducation reste un principe s’entortillant dans quelque nuée. Nous avons voulu nous conformer, dans notre action, à cet idéal.
Il nous a semblé, à nous autres, acteurs du mouvement d’occupation nocturne du lycée Genevoix, que le mythe de la toute puissance de l’exécutif n’avait d’autre origine que l’adhésion imaginaire de ceux qui l’avaient intériorisé. Il nous fallait retrousser nos manches et redoubler d’effort. Nous avons agi à notre niveau, sans d’autre ambition que de tenir bon.
Nous n’avons pas eu le sentiment que pour agir, il fallait d’abord secouer le joug du grand eunuque veillant au grain dans le Sérail, pendant que le Prince était parti en villégiature européenne !


